SOUND PELLEGRINO PODCAST

Paris Editor / January 30, 2014

Du hip-hop cuirassé d'électro qu'il catapultaient à la fin des années 1990 au coeur de la galaxie TTC jusqu'aux expériences électro larguées depuis via leurs labels Institubes puis Sound Pellegrino, DJ Orgasmic, Tekilatex et Emile Shahidi ont toujours été à la pointe d'un underground finalement plus global que bêtement français. Alors qu'ils enregistrent un excitant podcast mensuel au Red Bull Studio Paris et sortent une nouvelle compilation, les trois têtes chercheuses ont pris quelques minutes pour nous parler de la "scène", de leurs productions, de leur magazine a-musical et d'un étrange futur peuplé de wraps au saumon...

Vous enregistrez vos podcasts mensuels au RB Studios Paris, que pourra-t-on y entendre ?
Teki Latex : Le même genre de chose que dans les 98 podcasts qui ont précédé, à savoir une sélection de nouveautés toutes fraîches et d’exclusivités mixés par Orgasmic et Teki Latex à savoir la Sound Pellegrino Thermal Team, ensemble ou séparément. Sauf rare exception c’est un podcast qui se veut diffuseur de l’actualité musicale, même s’il nous arrive de créer des mixes piochant dans plusieurs périodes, nous voulons consacrer cette série d’émissions au présent immédiat et au futur. Avec bien-sûr l’actualité du label et nos dates de tournée, et occasionnellement des invités et des interviews.
Orgasmic : On essaie de rendre le podcast encore plus personnel, plus proche d'un réel show radio, pas simplement un mix balancé comme ça, à la va-vite, c'est une nouvelle saison que l'on démarre aux RB Studios dans des conditions différentes, avec le même matériel que l'on utilise en club en ce qui concerne les mixes et je pense que ça va influer dessus, un plus bel habillage réalisé aux RB Studios également. Dans les genres musicaux que l'on aborde j'espère y intégrer un peu plus de Rap et de R'n'B par ce qu'on en joue pas mal ces temps-ci, on est même fréquemment bookés pour des sets plus dédiés à ces musiques donc ça serait logique d'en entendre un peu plus dans les podcasts qu'auparavant.

Piloter un label en 2014 ça veut dire quoi pour vous ? Comment percevez-vous votre implication dans la "scène" ?
Emile Shahidi : C’est faire une proposition artistique, la plus singulière possible. Depuis 2009 Sound Pellegrino a surtout été un label de formats courts (35 maxis et EPs) plutôt qu’un label de carrières. Ca n’a pas forcément été délibéré parce qu’il y a clairement des artistes qu’on a poussé davantage mais ce qui se dégage en regardant dans le rétroviseur c’est une fresque faite de tout ce que Teki & Orga ont choisi de sortir sur le label plutôt que la promotion d’individualités. Même eux se sont plutôt effacés de la discographie du label en tant qu’artistes au profit d’un rôle de curators, de directeurs musicaux. En revanche, ce qui est totalement délibéré, c’est une volonté d’établir des ponts entre artistes et crews de différentes scènes, générations… ça s’est nettement détaché avec la série de EPs “Crossover Series” qui associaient Bok Bok à Tom Trago,  Bambounou à Joakim, Todd Edwards à Surkin, un album fait de 10 collaborations inédites: "SND.PE VOL.02: Crossover Series" qui vient de paraître et le 6 Février prochain une nouvelle soirée avec nos potes de Boiler Room et dont le line-up est 100% back-to-back. 

Une question un peu "bilan et perspectives" : Quels sont selon vous les prochains producteurs français qui prendront   la relève des cleckcleckboom / Club Cheval etc ? Que pensez-vous du succès de musiciens français plus mainstream comme Woodkid, Phoenix ou Madeon ? Enfin Quelles sont les scènes / artistes étrangers qui valent le coup d'être suivis attentivement ?
Emile Shahidi : Je ne suis pas spécialement pressé d’entendre la relève. J’aimerais d’abord que les gens présents aujourd’hui confirment et dépassent les espoirs placés en eux sur plusieurs albums, les voir évoluer comme on en a la patience pour les artistes d’autres genres musicaux. Ce serait dommage de ne s’intéresser aux artistes de musique électronique qu’au moment de leur arrivée sur le paysage, de leur effet de nouveauté. D’autant que dans chacun des collectifs que tu cites, il y a déjà plusieurs sensibilités différentes… Le cas de Woodkid est super intéressant parce qu’il s’est donné les moyens de faire quelque chose de très riche dès le début. C’est quasiment impossible à reproduire et je suis curieux de voir comment il va faire évoluer ça. Je mets 10 euros sur le fait qu’il rachète le Futuroscope et qu’il le retape entièrement pour en faire un truc permanent comme Céline Dion à Las Vegas. Et la pérennité de Phoenix me fait très plaisir, je trouve le dernier album mortel et ils ont réussi à obtenir à un succès international en gardant un côté très proche, sain, il y a un côté “les champions du peuple” qui te fait les supporter à fond… et la vanne Robert Hossein sur l’affiche du Palais des Sports m’a fait hurler de rire.

Teki Latex : Je ne m’intéresse ni à Woodkid, ni à Phoenix, ni à Madeon et cela fait un petit moment que je ne réfléchis plus en termes de “scène française”. J’adore ce que font Clek Clek Boom et certains de nos “labels-cousins” mais tout notre petit entourage—et j’inclus Sound Pellegrino dedans—s’inscrit plutôt dans une “scène globale” que dans une “scène française”, nous collaborons sans cesse avec des artistes de l’étranger et nous sommes loin de tous évoluer dans le même style. Internet a cassé beaucoup de barrières et aujourd’hui on parle même plus volontiers de scènes online que de scènes géographiques. Le travail que l’on fait avec les crossover series tend vers ça, même si au fond, ce serait fabuleux qu’il se créé un véritable nouveau son underground qui soit spécifiquement français. Mais nous n’avons pas eu la chance d’avoir  la culture des radios pirates comme en Angleterre ou celle du clubbing au centre des préoccupations des jeunes comme en Allemagne pour qu’une telle chose se développe ici. A part la French touch, qui au final était représentée par un son assez fourre-tout et un peu trop lisse à mon gout, il n’y a jamais eu de fondations électroniques françaises sur lesquelles une nouvelle identité sonore française puisse se construire (comme les anglais l’ont fait avec le Garage ou la Jungle par exemple). Alors les gens vont me dire Pierre Henry, Black Devil Disco Club, François de Roubaix et Jacno… d’accord… mais pour qu’un mouvement excitant naisse il va falloir piocher dans des énergies un peu plus club que ça… Il faudrait piocher dans les disques les plus crus et nerveux de Roulé, Jess & Crabbe peut-être - mélanger ça avec le meilleur de la techno alpine et les expérimentations entre Rap et Electro qui commençaient à émerger dans la première partie des années 2000 (l’”Eurocrunk” maudit) avant que la turbine à l’énergie Rock n’appuie sur le bouton “reset”.  Peut-être que là, un vrai nouveau son Français pourrait naitre.
A l’étranger je suis fasciné par l’axe Night Slugs—Fade to Mind depuis toujours, et l’année prochaine je pense que ces gens vont vraiment prendre une ampleur formidable, en parallèle à l’explosion des scènes issues de milieux queer comme le Ballroom. Depuis peu je m’intéresse aussi pas mal à la Techno rugueuse et métallique de Perc, Truss et consorts, Même si je laisse complètement de côté certains de leurs morceaux trop chargés ainsi que leurs influences “noise” un peu trop distordues qui ne m’intéressent pas du tout et que je rejette en bloc. Je retrouve dans cette techno très tool ce que j’ai toujours aimé chez Errorsmith ou MMM. Un son basé sur des textures brutes, parfois très dur, et des tracks faits pour être mixés à d’autres couches, extrêmement semblables à de la matière première musicale.

Orgasmic : Personnellement c'est aussi trois artistes auxquels je ne m'intéresse pas, pour des raisons différentes. Et surtout qui ne suscitent aucune curiosité chez moi à la première écoute, donc aucune envie d'aller creuser plus loin pour savoir de quoi il s'agit vraiment, puisqu'on a tout compris dès la première écoute. Puis ce sont des musiques très ancrées dans le présent, aucune ne tend vers le futur, aucun de ces gens ne sont des créateurs pour moi se ne sont que des faiseurs. Alors que quelques faiseurs français aient du succès oui c'est gratifiant puisque je suis français, mais ça ne me fait ni chaud ni froid sincèrement. Je ne suis pas admiratif du succès seul, sans maestria, sans panache. Si l'on veut parler de musique populaire qui me touche parlons plutôt de Blood Orange, qui est l'opposé de tout ça à mon sens, Dev Hynes voilà quelqu'un qui a une vision en 2013 pour moi, et seul, pas besoin d'une équipe de 30 personnes pour lui dire quoi faire ou composer pour lui. Et quelqu'un qui je pense vaut le coup d'être suivi c'est une de ses proches collaboratrices Solange Knowles, qui avec ses derniers EPs a pris une direction très différente du reste du R'n'B actuel, draine un paquet d'artistes dans cette même veine via son tout nouveau label Saint Records, dont la première sortie est une compilation un peu présentation de cette scène nommée Saint Heron. C'est un R'n'B qui se veut futuriste, très lié à la musique électronique puisque cette fameuse compilation inclus même un morceau de Kingdom l'un des fondateurs du label Fade To Mind. En ce qui concerne la relève française, je suis assez d'accord avec Emile, laissons déjà le temps aux gens que tu as cité d'arriver à maturité avant de déjà leur chercher une relève, elle se distinguera d'elle même quand ce sera son temps, mais pour l'instant je t'avoue que je ne vois pas grand chose à l'horizon, à part 123Mrk qui—j'en suis certain—va exploser. Après c'est dans les gens que moi j'observe, Joris Delacroix ça a l'air d'être fat par exemple, je n'ai aucune idée de ce que c'est comme musique par exemple, c'est peut être le futur Madeon par exemple mais je n'en ai aucune idée et c'est mieux comme ça.

Teki j'ai toujours pensé que tu devrais avoir ton propre show TV. S'il devait exister, ça ressemblerait à quoi ?

Teki Latex : Et bien figure-toi que je lance en ce moment même mon émission Overdrive Infinity sur la plateforme Dailymotion. Il s’agit d’une émission musicale hebdomadaire de deux heures diffusée en live le vendredi soir avec deux DJ sets d’environ une heure chacun. C’est filmé en studio et je me creuse actuellement la tête pour rendre l’aspect visuel un peu fun. On verra un peu plus tard dans l’année mais si cette émission intéresse les gens, j’ai dans l’idée de la décliner en d’autres formats un peu plus “déconne” avec des interviews et cette chose abstraite que les gens de télé appellent “du talk”. Parce que oui j’ai envie de faire de la télé pas forcément musicale, c’est mon expérience radio pour Suchard l’année dernière qui m’a mis dans le bain, j’écrivais tout, c’était très mis en scène et ça finissait par ressembler à une émission de sketches radiophoniques, j’aimerais bien qu’on me donne les moyens de refaire ça version visuelle . J’ai passé ma jeunesse devant la télé je lui dois bien ça.

Beaucoup de publications liées indirectement à des lieux de diffusion ou des labels voient le jour en ce moment (roadie, le mag du social club...) La votre, intitulée "L'annuel", est un peu différente puisqu'on n'y parle quasiment pas de musique .. Pourquoi ?

Emile Shahidi : Il y a plusieurs raisons à cela et la plupart sont liées au support. Déjà, les choses vont extrêmement vite dans les musiques électroniques et à moins de parler du passé ou de se projeter très loin dans le futur, la durée de vie du discours est faible, or L'Annuel ne sort pas plus d'une fois par an… y chroniquer le présent ne nous intéressait pas spécialement, c’est pour ça que la musique n’est approchée que par le biais de la fiction et de playlists fonctionnelles et assez hors du temps. En plus de ça, le label lui-même a déjà une fonction de proposition de perspectives musicales. Même quand il s'agit de musique de club instrumentale, très primitive, squelettique comme on en sort beaucoup, il y a beaucoup de réflexion, de tri et de parti-pris derrière. Depuis les débuts de notre ancien label Institubes il y a plus de dix ans, l'intention et la mission c'est de sortir des choses que d'autres ne sortiraient pas, en tous cas pas dans notre milieu. C'est quelque chose qu'on considère comme très intense, éditorial et marqué idéologiquement et c'est aussi quelque chose qu'on fait depuis un moment donc publier cette revue, c'était aussi et justement l'occasion d’exprimer nos sensibilités et celles de nos artistes et amis dans les autres domaines que la musique. D’où Teki qui se donne le temps d’interviewer Henrik Vibskov sur 6 pages par exemple (en plus d’en instagrammer la collection de chaussettes tout au long de l’année), Panteros666 de Club Cheval qui nous présente à Jérémie Zimmermann de la Quadrature du Net et ça donne un mini dossier-entretien de 14 pages, le photographe Keffer très proche de nos soirées qui illustre une série photo sur le S/M, les Renaissance Man (architectes de formation et de métier) qui offrent un essai comico-prospectif sur les typologies musicales… Enfin, la création de cette revue c’est aussi ma rencontre il y 3 ans avec Nada Diane Fridi, co-rédactrice-en-chef de la revue. C’est une jeune architecte qui a invité beaucoup de monde à participer au projet, d’où le fait qu’on y retrouve pas mal d’archi, d’urbanisme, ou “La Vie mode d’emploi” de Perec condensé dans une coupe transversale… autrement dit Sound Pellegrino c'est ce qu'on fait pour le club et L'Annuel c'est ce dont on parle à table.

Pour finir, une question simple : pouvez-vous nous expliquer à quoi ressemblera le futur ?
Emile Shahidi : J’espère : des trous rebouchés dans les rues de Paris une fois que toute la fibre optique sera posée. Je crains : encore plus de wraps au saumon.
Orgasmic : 11100100000011010101000000, à ça, des suites de 0 et de 1.
Teki Latex : Si je t’en dis trop sur le futur, ça va créer un effet papillon et modifier le cours de l’Histoire, alors ça restera classé secret professionnel.

SND.PE VOL.02: Crossover Series Out now on Sound Pellegrino !