Jacob Mafuleni & Gary Gritness : Mayarira

August 21, 2017

Réunis par l’infatigable chasseur de son Antoine Rajon (à qui l’on doit aussi, ainsi qu’à son associé Charles Houdart, le succès du groupe BCUC) à l’occasion du RBMA Festival Paris l’année dernière, le musicien zimbabwéen Jacob Mafuleni et le beatmaker français Gary Gritness ont sorti il y a quelques semaines un album hautement addictif, qui ne quitte pas les meilleures platines de l’été 2017. Gary Gritness revient sur la genèse de cette rencontre, explique qu’il est possible d’enregistrer un disque brillant en 2 jours de studio sans tomber dans les clichés world music et nous livre au passage une variation inédite, dernière danse accompagnant le crépuscule d’un été décidément caniculaire.

Comment as tu rencontré Jacob Mafuleni ? D'une manière générale, quel est ton rapport à la musique africaine ?
​Gary Gritness : En 2014, j'avais produit quelques disques de Jazz-Funk pour Heavenly Sweetness, un label que Antoine Rajon avait créé. On a tout de suite accroché musicalement et humainement, je me souviens qu'il m'avait montré sa collection de M'Bira chez lui, j'avais été impressionné. C'est un type qui a les oreilles très larges, on peut autant parler de free jazz que de rave avec lui !

Après quelques sorties sur son nouveau label Nyami Nyami, il m’appelle : "J'aime beaucoup ton projet Gary Gritness, et je viens de faire du studio au Zimbabwe avec Jacob Mafuleni, c'est un super musicien de M'Bira qui joue autant traditionnel que fusion... Il faut que vous fassiez un disque ensemble, j'ai une intuition !"

Sur le coup, je n'étais pas chaud, pas parce que l'idée était mauvaise, mais parce qu'il est très facile de faire quelque chose de très mauvais goût, de verser dans une sorte de "world music" de bas étage. Il y'a une mode "afro" qui me met parfois mal à l'aise, une vision déformée postcoloniale de ce qu'est ou devrait être "la musique africaine", et je n'avais aucune envie d'en faire partie. La perspective de travailler avec un maître était pourtant très intéressante, et après avoir décidé d'un concept très minimaliste, j'ai accepté.

La raison pour laquelle j'ai sauté le pas est ce rapport à la musique africaine dont tu parles. En tant que musicien de séance, j'ai beaucoup joué de musique africaine, dans divers styles, que ce soit traditionnel, populaire ou plus moderniste, comme par exemple avec Boddi Satva, avec qui j'ai joué sur tous ses albums. J'ai également travaillé avec des balafonistes du Faso et joué et écrit de la musique Afro-Cubaine dans un bon groupe de salsa un bon moment.

En plus de tout ça, le hasard a fait que j'ai eu plein de rencontres issues de la diaspora africaine, donc sans pour autant prétendre un instant que je suis autre chose qu'un invité dans la maison, ce n'est pas comme si je me contentais de passer devant la fenêtre en essayant de deviner ce qui se passe.

A titre d'essai, on a sorti un premier disque, où j'ai récupéré des bandes de Jacob, sans les éditer et simplement posé une 808 dessus, sans effets, sans rien. Le disque a reçu un très bon accueil, et un jour Antoine me dit l'air de rien, "On va faire venir Jacob pour le festival, Red Bull nous met à disposition 2 jours de studio pour répéter, peut être on peut enregistrer un autre maxi..."

Il faut s'imaginer qu'on a en tout et pour tout 10 minutes de musique à ce moment là ! Je me suis dit, quitte à devoir créer 1h spectacle de toute pièce, autant enregistrer l'album en même temps. C'était un très gros challenge, mais Jacob et sa femme Martha ont été partants direct. Dès que je les ai rencontrés, il n'y a plus eu de doute que nous allions faire un très bon disque, c'est aussi simple que ça. Ce sont de si bons musiciens que les morceaux ont quasiment tous étés faits en une prise. La musique afro-cubaine, et particulièrement la rumba et les tambour Bata m'ont appris beaucoup de "clés", ce sont des figures rythmiques complexes, qui servent à dialoguer entre les musiciens.

Grace à ça, le dialogue musical avec Jacob était très net. C'est une musique faite de polyrythmies et d'équivalences presque mathématiques, c'est très savant et il faut pouvoir ressentir plusieurs tempos à la fois, pour ainsi dire.

Ce que j'aime le plus avec ce projet, c'est qu'il n'y a au final pas du tout le syndrome "rencontre". Je n'aime pas trop ce terme, ça sous entend que chacun arrive, échange en surface et repart chez soi après. Avec Jacob, on ressent la musique qu'on joue de la même manière, on bouge dessus de la même manière, on comprend exactement ce que l'un et l'autre fait. Jacob était vraiment intéressé par la puissance de la 808 et du Juno qui faisait sonner sa M'Bira d'une perspective différente. J'ai aussi appris les paroles en Shona, car ce n'est pas de la musique légère. C'est pour ça qu'au final quand est venu le moment de nommer l'album, Jacob à proposé "Batanidzo": ça veut dire "assemblage", "rassemblement". Pour lui, nous avons assemblé les sons et les âmes en une solide pièce d'un seul tenant.

Peux-tu nous en dire plus sur cette version alternative ? Annonce-t-elle des projets à venir ?
Gary Gritness :
Antoine m'a demandé il y'a quelques jours de créer une exclu pour le stite du studio, avec une deadline très courte. Pouvoir enregistrer avec Jacob était impossible et il n'y a pas de chutes de studio. Alors j'ai décidé de prendre le premier morceau Mayarira, qui est une prière d'introduction musicale au rituels Shona.

J'ai allégé la rythmique et improvisé en une prise, une partie plus mélodique que sur le disque au Juno, afin de garder le même processus d'enregistrement de l'album. Ce n'est ni un remix ni un outtake, c'est plus une pensée dirigée à Jacob, je me suis replongé dans ces 2 jours de création si intense l'espace d'un instant, ou l'on ne pouvait pas tricher. Cela n'annonce pas de projet particulier, à part le plaisir de retrouver Jacob pour des concerts à la rentrée, notamment l'Amsterdam Dance Event.

Quels sont tes plans pour l'été ?
Gary Gritness :
En tant qu'artiste solo, je dirais, "Gary Is Active !" Je joue un peu partout... J'étais à Glastonbury, ensuite Dublin, Londres, Berlin, puis le festival Dimensions fin Aout... Ainsi que de sérieuses sessions d'isolation dans le 'labo' pour terminer quelques gros disques à paraitre en 2018 !

Retrouvez Jacob Mafuleni et Gary Gritness :
vendredi 13 octobre : festival Looping #2 / La Marbrerie / Montreuil
samedi 14 octobre : Black Atlantic Club / Le Sucre / Lyon